Conférence des Ambassadeurs - M. Leonetti [hr]

Lisez le discours du ministre chargé des Affaires européennes, M. Jean Leonetti, à la XIXe Conférence des Ambassadeurs (2 septembre 2011) dans lequel il cite la Croatie comme exemple sur le chemin de l’adhésion vers l’UE.

XIXÈME CONFÉRENCE DES AMBASSADEURS

"L’EUROPE AU-DELÀ DE LA CRISE DE L’EURO"
DISCOURS

DU MINISTRE CHARGÉ DES AFFAIRES EUROPÉENNES,

JEAN LEONETTI

(Paris, 2 septembre 2011)

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire général,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Professeur Cohen, Chers Amis,

Je voudrais remercier tous les intervenants pour ce débat ouvert et enrichissant. Sans avoir la prétention de répondre à toutes les interrogations, je voudrais conclure en vous remerciant d’être présents aujourd’hui.

L’Europe surmontera cette crise et l’Europe sortira, comme toujours, renforcée. J’ai bien le sentiment que la profondeur et le caractère aigüe de celle-là nous feront progresser encore plus loin et encore plus vite vers l’intégration.

Cela nécessite bien entendu une forte coordination et, en même temps, une exigence et une responsabilité nouvelle. Le président de la République et la chancelière allemande ont joué un rôle essentiel ces derniers jours, car ils se montrent pleinement conscients que le monde change. Cet été nous en a encore apporté la confirmation.

Le monde change et nous avons déjà changé d’époque. Une crise, c’est cet espace intéressant, angoissant, passionnant, entre un monde qui s’effondre et un monde qui n’est pas encore né. Ce moment particulier laisse beaucoup de place à l’angoisse. Mais comme Giraudoux l’évoquait dans Electre, c’est également le moment où l’on voit poindre « la rougeur de l’aurore ». Le monde ancien était un monde déséquilibré. Le spéculateur avait pris le pas sur l’entrepreneur. Les normes avaient pris le pas sur les actes. L’économie avait pris le pas sur le politique. On avait choisi de ne pas choisir, choisi la facilité de subir plutôt que le courage d’agir. Le monde que nous construisons doit être un monde d’équilibre qui fait face et qui succède à ce chaos ; et ce monde d’équilibre, c’est justement l’Europe.

L’Europe est une terre d’équilibre. L’Europe doit avancer vite. Si nous nous retournons, nous serons changés en statue de sel. Il faut avancer d’autant plus vite que la crise est difficile. C’est une vérité biologique simple : l’homme qui marche est plus stable que l’homme qui reste immobile. , Aujourd’hui, cette terre d’équilibre vers laquelle nous devons aller ensemble est donc une terre de dynamisme.

L’Europe est d’abord une terre d’équilibre économique. Pour cela elle doit passer d’une certaine candeur, d’une certaine naïveté, au réalisme. On a semblé croire que l’euro était la formule magique qui allait permettre l’intégration de nos économies et générer de la croissance pour tous. Pourtant nous avons dû constater que les inégalités demeuraient. Parce que nous avions oublié que la discipline doit s’imposer à la solidarité.

Nous avons désormais retenu la leçon. C’est l’exemple du plan d’aide à la Grèce qui concilie la rigueur exigée de l’Etat soutenu et la solidarité de l’ensemble de l’Europe. C’est la même démarche qui préside à la réflexion sur les fonds structurels. Avec l’initiative de la France et de l’Allemagne, ces fonds doivent être essentiellement utilisés pour la croissance, pour l’emploi et pour le développement.

C’est aussi une idée simple : la discipline sans la solidarité, c’est l’austérité imposée à tous les peuples. La solidarité sans la discipline c’est la faillite obligatoire annoncée des États. L’équilibre économique, c’est celui que nous devons trouver entre la discipline et la croissance.

Osons dire que le premier plan grec était trop dur, trop violent, porteur de trop peu de croissance et d’espoir. Or, pour réussir à instaurer une réelle discipline, il est indispensable de donner de l’espoir au peuple en lui démontrant que la croissance viendra après la rigueur.

Il faut saluer le courage de l’Espagne qui agit dans un contexte difficile, ou la noblesse du Portugal qui fait une fierté nationale d’applique les règles qui ont été fixées. Les règles, c’est justement ce qui sauve la liberté des échanges.

Discipline et croissance se retrouvent aussi dans l’Acte pour le marché unique. Discipline et croissance doivent également être au cœur des perspectives financières, à propos desquelles la France - soutenue par de nombreux Etats - a une position forte. Il vaut mieux « dépenser mieux » que « dépenser plus ». Nous devons donc réfléchir, ainsi que la France l’a fait, afin de concilier un plan rigoureux pour retrouver l’équilibre et des dépenses qui génèreront, demain, la croissance européenne.

En matière énergétique, il faut aussi l’équilibre entre le respect de la souveraineté nationale et une réflexion approfondie sur la nécessaire indépendance de nos approvisionnements. L’idée de la sécurité maximale doit être pour tous l’élément fédérateur.

L’équilibre économique, c’est aussi l’équilibre entre la tentation de repli sur soi et la naïveté ; c’est la réciprocité, que la France appelle de ses vœux. La Commission fera des propositions à ce sujet à l’automne. Elles permettront d’instaurer les conditions d’une concurrence équitable et d’un échange loyal. Est-il utile de rappeler ici que la France ne défend nullement une forme de protectionnisme de l’Europe ? La France essaie, au contraire, de combattre le protectionnisme dont les États européens sont victimes.

Quant à la taxe carbone européenne aux frontières, elle apparaît aussi comme une impérieuse nécessité à terme. Comment pourrions-nous, dans l’intérêt de notre économie et dans celui de la planète, en dépit du changement climatique et du développement durable, ne pas nous fixer des exigences fortes et faire en sorte que nos normes environnementales soient protégées et respectées ?

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L’Europe, c’est aussi une terre d’équilibre politique. C’est paradoxalement le moment où nous avons le besoin le plus fort d’Europe que naît, dans les pays qui traditionnellement ont été les plus europhiles, cet euroscepticisme, voire ce populisme, capable de détruire à la fois l’idée d’un peuple européen et l’idée générale de l’Europe. Nous devons donc populariser l’Europe pour éviter le populisme. Cette Europe, quelquefois trop désincarnée, doit devenir une Europe concrète, que l’on comprend. Dans la Bible, le mot « connaître » et le mot « aimer » est un seul et même mot. Peut-être que si nous comprenions mieux l’Europe et si nous la faisions mieux connaître à nos concitoyens, ils se mettraient tout simplement à l’aimer.

Enfin, rappelons que l’équilibre politique repose sur la définition de choses simples. Ce sont les définitions de l’espace et de l’identité. Il n’y a pas d’idée européenne sans identité. Il n’y a pas d’idée européenne sans frontière. L’intégration européenne pose donc évidemment les problèmes de ces frontières.

Je crois trop, vous croyez trop, j’en suis sûr, à l’Europe, à son identité pour admettre qu’elle se dilue dans un espace sans fin ou se limite à une organisation économique et financière. Pour définir nos frontières, nous devons évidemment tenir un discours de vérité qui soit, là aussi, un équilibre entre l’interdiction que nous avons de créer de faux espoirs successifs et, en même temps, l’évitement de discours agressifs de rejet. Nous devons insister sur le respect rigoureux des critères d’adhésion et avoir comme exemple la Croatie qui est venue dans l’Europe sur des critères de surveillance et d’exigence rigoureux.

Nous sommes aussi attachés à la liberté et nous sommes donc attachés à la libre circulation et à Schengen. Mais cette Europe de liberté implique la rigueur. Si nous voulons la liberté à l’intérieur de nos frontières, il faut que nos frontières soient assurées et, en cas de défaillance, il faut que la clause de sauvegarde puisse fonctionner. C’est au prix de la sécurité externe que nous pourrons bénéficier de la liberté interne.

Alors, ayant défini ce qu’est l’Europe, cette belle idée, ce bel espace, cette terre d’histoire et d’avenir, nous pourrons effectivement nous tourner sereinement vers les autres. Et c’est ce que font déjà la France et l’Europe. Albert Camus, à la fin de la dernière guerre mondiale, disait : « j’ai vu des démocraties s’opposer pratiquement à tout, sauf au totalitarisme ».

Aujourd’hui, la France et l’Europe montrent qu’elles s’opposent quelquefois sur des sujets qui peuvent paraître annexes mais, en tout cas, restent déterminées à faire en sorte de passer le message de la liberté et de la démocratie. Tel est le message de l’Europe.

L’Europe ne peut pas être indifférente aux risques qui l’entourent. Elle ne peut pas considérer que le conflit israélo-palestinien sera réglé uniquement par une aide humanitaire. L’Union européenne est à la fois le premier partenaire commercial d’Israël et, en même temps, le premier pourvoyeur d’aide économique à la Palestine.

La légitimité de la Haute représentante, Mme Ashton, et du Service européen d’action extérieure qui bénéficie du soutien entier de la France permet à l’Europe de redevenir faiseuse de paix. Nous l’avons vu avec les « printemps arabes » que la France a favorisés, encouragés et accompagnés.

Face à une situation internationale gravissime et réclamant des décisions rapides, la détermination et le courage du président de la République, ainsi que le talent de persuasion et la force de conviction d’Alain Juppé, ont permis au peuple libyen de se lever face au tyran et de regagner sa liberté. Nous sommes fiers que la France et l’Europe aient été des acteurs de cette démocratie retrouvée.

Cette implication sur le plan international montre que l’Europe a aussi une exigence d’action. La défense de la liberté pose aussi la question de la force et de l’indépendance. Rappelons que l’intégration de la France au haut-commandement militaire de l’OTAN ne lui a enlevé aucune liberté d’action. Ce sont la France et le Royaume-Uni qui ont mené les opérations militaires, sous l’égide de l’ONU. Ils l’ont fait en toute liberté, en toute indépendance et à l’initiative de la France et du président de la République.

Pour autant, devons-nous renoncer à l’idée d’une défense européenne ? Je ne le crois pas et je pense donc que, là aussi, l’équilibre de l’action militaire que nous avons menée sous l’égide des instances internationales doit nous inciter à poursuivre le travail que nous faisons autour de la Politique de sécurité et de défense commune. Ce grand projet de défense européenne, nous en aurons besoin dans les années futures si nous voulons demeurer les défenseurs de la liberté et de la démocratie.

Vous le voyez, ces trois grands équilibres guident notre action : une économie ouverte et protectrice ; une cohésion politique forte et violente ; la promotion de la paix et le respect de la souveraineté des pays. Nous construisons ainsi cette Europe qui protège les États et les peuples, et qui nous projette dans l’avenir et dans le monde.

Je le sais et vous le savez, si nous énumérons les obstacles et si nous ne regardons que les obstacles, nous finirons par ne pas avancer et être frappés d’immobilisme. Il faut que nous soyons capables de regarder loin et large. Nous aurons ainsi, grâce à votre soutien précieux, la capacité de franchir ces obstacles au fur et à mesure qu’ils se présentent à nous. Je n’ai pas l’expérience d’Alain Juppé, qui lui permet de dire : « j’étais là à la première conférence des ambassadeurs ». Je suis néanmoins là aujourd’hui avec beaucoup de d’espoirs et beaucoup d’enthousiasme. J’ai trouvé dans cette Maison, auprès de chacun et de chacune d’entre vous, de ceux qui m’ont déjà accueilli dans leur État de résidence et des autres, bien sûr le professionnalisme que nous connaissons tous, le talent qui fait que vous occupez ces postes et que vous représentez notre pays à l’étranger, mais surtout cette loyauté et cette volonté d’engagement pour votre pays. Je ne les ai jamais trouvés autre part avec autant d’intensité qu’ici.

C’est pour cela que nous devons nous souvenir avec beaucoup de fierté que c’est nous, les Européens, qui avons inventé le mot qui résume l’équilibre que je présentais, le mot qui incarne l’association idéale entre l’humanisme et la détermination : la « démocratie ». Né en Grèce, ce mot paradoxalement si ancien, renaît aujourd’hui sur les territoires arabes et, au XXIe siècle, l’Union européenne et la France ont vocation à l’incarner fortement. Vous en êtes les acteurs et je suis sûr que vous saurez, dans les moments difficiles que nous allons traverser, porter avec passion les valeurs de l’Europe et les valeurs de la France./.

Dernière modification : 20/10/2011

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